PEYBAK (Babak Alebrahim Dehkordi & Peyman Barabadi)
Abrakan (naissance)
29.05.2015 — 11.07.2015

WINSHLUSS, Pas le peine de pleurer, personne ne te regarde…, 29/05/2015 – 11/07/2015

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Précipice persan

C’est un terrain glissant, « Abrakan ». Ce qu’il faudrait d’abord, c’est assurer ses arrières pour ne pas être aspiré tout de suite par ces grands maelströms qui tourbillonnent vers le fond des tableaux. Et puis veiller à ne pas être trop vite happé par le grand récit que le duo Peybak lance avec cette série. Le titre et le sous-titre se donnent des airs de gothic fantasy interminable avec les points de suspension qui préviennent bien qu’on n’est pas près d’en voir le bout. « Quelque part, sur les terres abrakiennes, par-delà le ciel, le chaos vient après la création… ». Le ton est éloquent et audacieux : on ne lit plus dans l’art de formules aussi trépidantes et un rien grandiloquentes. On en entend à la télé, au générique de quelques séries. Ces amorces font aussi le bonheur des geeks quand ils se lancent dans un jeu de rôle sur leur console. Ce qui dit déjà ceci sur le travail de Peybak : qu’il a tout l’air addictif.

Babak Alebrahim Dehkordi et Peyman Barabadi sont deux jeunes artistes iraniens (ils ont trente ans), diplômés d’une école d’art de Téhéran (où ils se sont rencontrés dans les cours de peinture en 2000), quasiment inconnus en Europe (ils exposent toutefois en ce moment à Reims, dans les caves du domaine Pommery). Quand on leur demande qui nourrit leur travail, à quelle source artistique ils s’abreuvent, ils répondent qu’ils ont été « influencés par des poètes iraniens, par des histoires », et ajoutent qu’ils n’ont « aucune référence ». Au passage, on réfrénera donc cette autre tentation, celle d’y aller de notre bagage culturel d’où on sortirait, pour l’occasion, les foules bigarrées de James Ensor, l’humanité pittoresque de Jérôme Bosch, voire Claudio Parmiggiani et sa crypte marquée d’empreinte de mains rouges, laquelle nous inciterait à pousser jusqu’à Edgar Allan Poe et sa « Descente dans le Maelström ». D’ailleurs, c’est trop tard, on y est, on y va.

Les toiles présentées à la galerie Vallois sont une première pierre posée à l’édification d’Abrakan, un monde imaginaire en forme pour l’heure de marmite bouillonnante où croûlent et cuisent une nuée de silhouettes souples et difformes. Le creuset semble avoir un double-fond : on entr’aperçoit dans certaines toiles un pan de ciel bleu, un débouché en tout cas et on verra vers quoi plus tard puisque le projet « Abrakan » est appelé à s’étoffer. Les prémices en ont été jetées, non pas dans des peintures, mais dans des films d’animation qui firent l’objet de projection dans l’espace d’exposition. Des créatures minuscules grouillaient sur plusieurs écrans et se montrent aujourd’hui encore, sur toiles, sur plaques de métal voire sur des boîtes d’allumettes, tout aussi agitées et intenables. Qui sont-elles ? La question se pose puisque les deux artistes se risquent parfois à un accrochage en forme de recensement, ou plus trivialement, de trombinoscope. Affichés un par un, les membres d’Abrakan saturent alors les murs de l’espace d’exposition. En outre, le duo Peybak se réjouit qu’« aucune n’est tout à fait semblable à une autre. Vous ne pouvez pas, dit-il, en trouver deux qui soient exactement les mêmes ».

Mais, dans les peintures, force est de reconnaître que cette foule de créatures fait corps, un seul corps. Toutes s’agglomèrent dans une nuée compacte et mouvante, entraînée dans des tourbillons lumineux. Le processus de travail commence d’ailleurs par le choix de la couleur. Sans être strictement monochromes, les toiles se tiennent chacune dans une palette restreinte, rougeoyante, fuligineuse, bleutée, ocre ou verdâtre. Ces tonalités sont celles de la fin ou du début du jour. Encore une fois, dans l’histoire que se racontent les artistes, ces toiles dépeignent l’invention d’un monde. Nul besoin de s’attarder sur l’allure biologique (on veut dire spermatozoïdale) de leurs personnages. En revanche, on peut insister sur ce qui est en train de prendre forme dans ces toiles. « Abrakan », certes, mais au-delà, c’est une image de la peinture elle-même, en train de se faire. Les homoncules effervescents qui grouillent sur les toiles ne sont, de loin, rien d’autre que des touches de pinceaux couvrant le plan du tableau, travaillant à l’animer, à le remplir, à l’enflammer. « Abrakan » devient dès lors le terre-plein de la peinture, entre « création » et « chaos ». « Abrakan » est, au fond, un précipice et un précipité pictural.

Judicaël Lavrador

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