Lázaro Saavedra
Pensamiento Visual
20.05.2016 — 10.07.2016

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Lázaro Saavedra (La Havane, 1964), a surfé et transcendé toutes les vagues artistiques cubaines des années 80 à nos jours, et pourtant son travail donne l’impression que sa carrière ne fait que commencer. Son œuvre démontre tout autant la désinvolture d’un étudiant en art fraîchement diplômé que la maturité d’un artiste confirmé ; la responsabilité du chroniqueur tout autant que l’iconoclasme de l’irrévérencieux ; le trait d’esprit de l’humoriste tout autant que la réflexion du philosophe – populaire ou urbain, comme certains critiques de sa génération aiment à le qualifier.

Pour sa thèse de licence, Saavedra écrit : « J’évolue au sein de deux espaces : l’un est le monde de la rue, l’autre celui de l’art. Conceptuellement et formellement, je me suis toujours battu pour retrouver la rue dans l’art et l’art dans la rue ». Le travail de l’artiste ne cesse de questionner l’éthique de la pratique artistique ainsi que les contradictions du contexte politique et social cubain. Lázaro Saavedra est un artiste qui prend plaisir à donner forme à ses pensées subversives et goguenardes, dans le but d’activer, à travers l’autonomie de l’art, une prise de conscience collective.

Saavedra a étudié les arts plastiques pendant 12 années consécutives – un périple académique suivi par la majorité des artistes cubains – depuis son admission en 1976 au niveau élémentaire à l’école des arts plastiques « 20 de Octubre » jusqu’à son diplôme de l’Instituto Superior de Arte (ISA). Lorsqu’il était étudiant, Saavedra fut membre du Grupo Puré (1986-1987), un collectif d’artistes qui, à travers l’appropriation d’images et l’assimilation des codes du langage artistique international, traitèrent de sujets sensibles au regard du contexte politique cubain, comme par exemple l’adhésion hédoniste à la peinture qui caractérise cette génération et l’instrumentalisation de la culture par certains secteurs de l’Etat.

Lors de sa première exposition personnelle, Pintar lo que pienso y pensar lo que pinto [Peindre ce que je pense et penser ce que je peins], apparaissent les « hombrecitos », des bonhommes aux grands yeux, personnages caricaturaux, qui sont directement identifiés au travail de Saavedra depuis déjà plusieurs décennies. Curieux et sarcastiques, les « hombrecitos » scrutent n’importe quelle œuvre ou situation, et anticipent même la réaction des spectateurs face aux œuvres de Saavedra elles-mêmes. Cette première exposition servit de contexte d’origine pour l’œuvre ST (1998), une nature morte sous un écriteau où l’on peut lire El arte arma de lucha [L’art, arme de lutte], inspirée de la contradiction visuelle générée par l’œuvre de Magritte Ceci n’est pas une pipe (1929). Une peinture comme illustration d’une consigne, qui, alors qu’elle était apparemment une affirmation, s’introduit dans l’esprit du spectateur comme négation. Saavedra est un maître qui opère à travers les constructions visuelles et les références connues, une sorte de « ready-maker » d’idées qui met ineffablement le doigt sur la plaie.

Sa trajectoire a été marquée par des expositions individuelles importantes et transgressives, aussi bien en termes de commissariat, comme ce fut le cas pour « Una mirada retrospectiva » [Un regard rétrospectif] (1989), en collaboration avec l’artiste Rubén Torres Llorca, dans laquelle les œuvres étaient présentées comme des vestiges d’une culture ancienne, pour un public vivant prétendument en 2188. Faisaient partie de cette exposition, l’œuvre iconique « Detector de ideologías » [Détecteur d’idéologies], ou le fameux autel à Joseph Beuys avec les prières des artistes cubains au Saint Pigment.

En 2000, avec un groupe d’étudiants de l’ISA, Saavedra fonda le collectif ENEMA [LAVEMENT], dont le travail se positionna comme une des pratiques du « re-enactment » les plus singulières d’Amérique Latine. ENEMA recréa collectivement des performances historiques d’Abramovic et Ulay, Vito Acconci, Chris Burden ou Dennis Oppenheim, tout en explorant la capacité communicationnelle de la performance en tant qu’espace d’interaction sociale.

Un autre tournant de sa carrière fut la création de la galerie I-MEIL en 2006, un projet d’activisme électronique qui distribuait, sous forme de newsletter, des illustrations mordantes inspirées des circonstances et des vicissitudes de la société cubaine actuelle et qui ont pour origine visuelle les dessins de caricatures de la série Añejo 27. Y apparaissent de nouveau les « hombrecitos » en tant que protagonistes de nombreuses de ces réflexions.

Derrière l’apparente légèreté de certaines de ses œuvres se trouve un mécanisme rodé de nuances et de subtilités sémantiques, même lorsque celles-ci sont jetées sous forme de peinture à l’huile sur des toiles géantes occupant tout l’espace d’une galerie du sol au plafond. Je fais référence à son projet, Sponsor, exposé à la galerie Servando, où Saavedra opéra un retour à la peinture pour représenter les logos d’entreprises qui contribuèrent financièrement à la production de l’exposition. Au-delà du commentaire opportuniste sur les relations croissantes entre capital et production artistique à Cuba, ce projet utilise le contexte global de la Dixième Biennale de La Havane pour l’expliciter. Ce ne sont pas des peintures, c’est l’exposition même.

Une autre facette de sa poétique est sa manière de mettre en évidence sa pensée sans détour, par exemple lorsque l’artiste est confronté à lui-même en pleine crise de désillusion vis-à-vis de l’art, ou lorsqu’il admet à son autre « moi » qu’il n’a encore ni vendu au MoMA, ni participé à la Biennale de Venise, dans la vidéo « Relaciones profesionales » [Relations professionnelles] (2008). L’ironie de l’histoire fait qu’il a tourné cette vidéo cinq ans avant d’être invité à participer au Pavillon Cubain de la Biennale de Venise de 2013.

Pensamiento Visual n’est pas seulement la première exposition personnelle de Lázaro Saavedra en France, mais aussi la première fois que sont montrées autant d’œuvres majeures de l’artiste en dehors de Cuba. Cette exposition donne à voir le parcours du génie créatif d’un des artistes incontournables de l’art cubain aujourd’hui.

Direlia Lazo

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