Joachim Mogarra
La magie de l'art photographique
20.01.2012 — 03.03.2012

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“ Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer…”

Alphonse de Lamartine

Mais où donc est passé Joachim Mogarra, cet imprévisible artiste, ce poète des objets du quotidien, cet historien moqueur des grands textes classiques, démiurge à ses heures, enfant perdu dans le monde des adultes, magicien manipulateur qui cueille pour nous des images insolites ? Je l'avais quitté côtoyant Dante et, faute de pouvoir lui parler depuis quelques jours, je crains qu'il ne soit allé rejoindre Lamartine sur le chemin des souvenirs, non pas celui des paysages chéris mais plutôt celui des jeux de mots et, oserais-je le dire, celui des jeux de rôles.
Ne le croyez jamais lorsqu'il vous propose de vous présenter sa meute de chiens, car ce ne sont certes pas une meute, ni même des chiens, mais plus sobrement des figurines de porcelaine et elles ne lui appartiennent sans doute pas. En revanche interrogez-vous lorsqu'après avoir adopté la posture du photographe documentaire – à l'instar d'un Atget qui va rendre compte du moindre marteau de porte, de la plus ordinaire des enseignes, du plus élaboré mouvement d'escalier – il va se glisser dans les habits de l'artiste contemporain qui, tels les Becher, va établir la nomenclature photographique des plus célèbres races canines. Car il connait parfaitement les règles du jeu ou, plus exactement, les chapitres de l'histoire de l'art, notamment celui relatif à la nouvelle objectivité allemande qui, dans les années 1930, exalte le réel, le banal, dans sa vérité la plus ordinaire et que les Becher vont conceptualiser par un protocole photographique précis et une présentation sérielle.
Alors, après avoir emprunté quelque temps au monde de la mode les qualités d'un directeur de casting oeuvrant pour les magazines les plus renommés, il recueille un à un chacun de ses sujets, vérifie la qualité de leur pelage, leur taille adéquate ; puis il les encourage à prendre une pose noble, un port de tête oblique qui appelle la tendresse, arrange l'inclinaison de la médaille sur le cou ou la forme du noeud ornant la tête, et ces animaux d'exception il va tous les photographier frontalement, à la même échelle ; puis, pour accroître leur fière allure et les isoler du commun des êtres canins, il les dispose sur un fond neutre qui fait ressortir leur pureté, leur naïveté et sous tend le ridicule. Car, jamais il ne nous dit la vérité et prend rarement position, nous laissant à notre libre arbitre et à nos doutes.

Délaissant pour un temps la gent canine, Mogarra transporte ensuite son petit théâtre de l'absurde dans l'univers pseudo industriel des appareils photographiques dont il feint de décrire patiemment l'historique, étape par étape, en un faux-semblant de catalogue publicitaire qu'il s'amuse ensuite à confronter à une subtile réflexion sur l'évolution des usages et des modes de consommation dans ce domaine. A son habitude son postulat artistique s'appuie sur un élément du réel, l'appareil photographique, dont il met l'image en abyme : outil de prise de vue qui occupe tout le champ visuel, l'appareil se trouve ainsi confronté à lui-même ; puis tel un génie de la publicité, Joachim élabore soigneusement avec des rehauts de peinture le rough, l'esquisse, de ce qui deviendra sans aucun doute une proposition industrielle très personnelle.
On retrouve alors le Mogarra qui joue sur le double sens des mots, dessinant un rideau d'obturateur aussi fleuri et soigné qu'un voilage de cuisine populaire ou dénommant Redoutable, du nom du fameux sous-marin français, le Foca Sport tout juste immergé, puis invente des situations insolites qui lui permettent de transformer le polaroïd en trancheuse de mortadelle ou en piste de saut à skis pour morpions, respect pour l'échelle oblige. Sans avoir l'air d'y toucher, il y mêle alors des réflexions plus profondes qu'il n'y parait sur l'économie, avec cet appareil africain fabriqué, comme tant d'autres objets quotidiens, à l'aide de boîtes de conserve, ou sur la géo politique lorsqu'il s'exerce à photographier l'appareil Lubitel, fameux produit soviétique, frappé de l'étoile rouge ou du couteau suisse, selon la nationalité de son propriétaire ou encore sur la sociologie avec sa description de l'appareil des vacanciers qui, depuis 1936, bénéficient des congés payés . S'il convoque l'Histoire, la grande, celle que les photojournalistes décrivent avec leurs appareils au fil des guerres au milieu des barbelés , Joachim demeure néanmoins sensible à l'histoire de l'art qu'il explicite avec une version contemporaine de la camera obscura, à moins qu'il ne s'agisse du mythe de la caverne, et je ne peux m'empêcher de rapprocher La Chambre des réflexions que Brassaï a conduites sur la photographie de nuit à la lumière des phares, avec son Rolleiflex…
Et voici dépeinte, à petites touches, sans avoir l'air d'y toucher, comme autant de natures mortes de petit format que l'on conserverait dans un cabinet de curiosités, l'histoire d'un art qui a révolutionné notre manière de regarder.

Puis l'historien se mue soudain en savant praticien affichant, en grande dimension, la nomenclature de tous les produits que notre gourmandise et nos mauvaises habitudes alimentaires nous font consommer jusqu'à l'excès. Mais l'artiste- praticien souhaite nous ouvrir les yeux devant ces calories qui nous tuent : chacun des éléments, présentés hors échelle sur un fond neutre pour mieux en isoler le caractère pernicieux, est exhibé de manière triviale comme un antidote à nos appétits inconsidérés. Ainsi à la sophistication de la prise de vues s'oppose l'humour grave du propos. Mais peut-être Joachim est-il déjà parti exécuter d’autres tours de magie.

Agnès de Gouvion Saint Cyr

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