Conversation with Winshluss

Bonjour Winshluss, vos références tournent souvent autour du monde de l’enfance, que ce soit Disney, la bande dessinée, même la publicité, vous vous en servez pour faire un message plus sombre …Alors sans faire de la psychanalyse de bazar, on peut penser que tout ce que vous faites n’est qu’une réponse à vos désirs d’enfant. J’ai l’impression que vous essayez de rendre justice à l’enfant que vous avez été et qui a été trahi … ?

Il y a de ça effectivement…

On peut penser que vous en voulez au monde d’avoir perdu votre innocence car le mensonge est un axe majeur de votre travail, je veux parler bien sur du « mensonge social » car les dessins animés de Disney ou les livres pour enfants par exemple, plus tard la publicité, plus tard encore la politique, toutes ces choses ne font qu’élargir le gouffre entre la réalité et le rêve … Le réveil est brutal dans votre monde quand on comprend que les méchants triomphent à la fin, que la faiblesse, la cruauté, la brutalité, la bassesse sont présents en chacun de nous …

Absolument …

Et la peur aussi, mais j’y reviendrai après … Et lorsque l’on comprend qu’on ne ressortira pas indemne, il est trop tard ! Il faudra désormais « bricoler avec sa conscience pour survivre » comme vous le dites souvent !

(Rires)

Je crois comprendre que vous vous attaquez aux mythes de la culture populaire car vous êtes en colère, et cette colère semble être le carburant qui vous permet d’avancer. J’ai lu quelque part qu’une des grandes étapes de votre vie a été de canaliser cette colère, vous êtes attaché maintenant au principe de « l’Art-Travail ». Le quotidien est là, et le quotidien c’est se lever, acheter du pain, parler d’ameublement, s’occuper d’un enfant etc … Il vous semble donc absurde de polluer votre quotidien avec vos névroses, en plus j’ai lu que vous détestez cette vision bourgeoise de l’artiste maudit qui produit sans en avoir conscience, comme si dieu avait posé son doigt sur sa tête…

Vous n’avez pas tort …

Ce que je vois dans votre travail c’est que vous êtes fasciné par les mécanismes d’une société qui se fantasme, cette schizophrénie voici plus de dix ans que vous vous efforcez de la mettre à jour, toute la difficulté, vous le savez, est que cette perversion est en vous, nous ne sommes plus dans la confrontation frontale gauche/droite, culture/contre-culture etc … Les cartes ont été brouillées depuis ! Pour comprendre il faut du temps et notre époque condamne la lenteur et la réflexion : il faut être efficace et rapide, et la rapidité alliée à la peur omniprésente depuis une quinzaine d’années réduirait à néant l’intelligence « le cerveau ».
Je crois qu’une des œuvres que vous exposez parle de ce symptôme…

Oui … Elle s’appelle « Panasonic State of Fear »

Vous vous êtes volontairement placé en autarcie, je crois d’ailleurs que vous avez fait de la bande dessinée car il n’y avait aucune attente à l’époque sur ce genre de support. Vous aviez décidé de comprendre ce qui vous animait et de quoi vous étiez fait. La bande dessinée il y a une quinzaine d’années avait ce coté désuet, immature : un terrain merveilleux pour vous exprimer puisque vous ne saviez absolument pas où vous alliez ! C’était une décision consciente de faire de la bande dessinée car vous auriez pu vous tourner vers d’autres arts dits « majeurs ». Il y avait aussi une réalité économique : vous habitiez en province, vous veniez d’un milieu modeste et vous ne bénéficiez d’aucun réseau, pour vous la bande dessinée c’était comme le « Far west », un terrain illimité de création. Etant certain qu’il n’y avait aucune attente de votre travail à juste titre, vous avez pu créer, élaborer en toute tranquillité. Vous n’avez pas gagné d’argent pendant très longtemps et pourtant vous avez beaucoup travaillé, ce qui met à mal la théorie du « travailler plus pour gagner plus » !

(Rires)

On a l’impression, mais vous m’arrêtez si je me trompe, que sous un aspect désespéré pointe une part d’utopie, pas comme on peut l’imaginer dans la finalité mais plutôt dans le « faire ». En résumé l’utopie est présente dans l’action car le devenir de vos œuvres vous intéresse moins que leur présent. Je crois même qu’il est important pour vous d’être « ultra conscient », vous n’avez guère d’espoir pour l’humanité, mais bizarrement vous portez beaucoup d’espérance en l’individu.

Ce n’est pas faux …

Vous évoluez plus récemment dans le monde du cinéma, de l’art contemporain, ces nouveaux territoires ne sont pas nécessairement plus prestigieux pour vous que la bande dessinée, en fait, vous avez surtout compris que dans d’autres registres vous pouviez continuer à faire les choses, évoluer, mieux comprendre.
Même si vos couleurs sont de plus en plus pastels et que vous brandissez le poing à six doigts de « l’amour », vous continuez à travailler sur la façon dont les messages sont biaisés, et de nos jours, comme dans les années 50 , on nous vend la modernité à coup de communication massive, malheureusement il semble que nous ne soyons pas meilleurs!

Certainement !

Pour conclure, J’ai cru comprendre que la première personne à qui vous vous adressez dans votre travail c’est vous ! Pour parler des hommes vous essayez de comprendre ce qui vous anime, ce qui vous dérange, ce qui vous perturbe, quelles sont vos névroses, pourquoi vous êtes ce que vous êtes … A partir de là vous pensez que vous pouvez arriver à déceler un minimum d’humanité autour de vous et d’essayer de comprendre les gens, le monde, la société. L’ambiguïté est là : on ressent chez vous la nécessité de témoigner, de créer et en permanence une interrogation profonde sur la nécessité de faire, n’est-ce pas ?

La réponse est dans la question !

Merci Winshluss de m’avoir accordé un peu de temps.

De rien, c’était un plaisir !

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