Conversation with Babak Alebrahim Dehkordi

Les créatures qui peuplent vos œuvres comme le titre de l'exposition "Abrakan" évoquent tout de suite une contrée lointaine, la Perse particulierement...

En Iran, les démons ainsi que beaucoup de figures ne peuvent pas apparaître dans la rue. Nous ne dessinons pas des démons, des monstres ou des « djinns », ce sont des créatures, des humains, des anges…
Ceux qui peuplent Abrakan sont issus directement de notre imaginaire.
« Abrakan » est un nom inventé qui, en persan, prend son sens : il évoque les nuages sans vraiment les nommer.
« Abra » signifie « nuage » en persan, le faire suivre d’un « K » le qualifie de « petit » (comme mon prénom : Babak veut dire « petit père » !) « Abrak » évoque un petit nuage et le « Kan » le met au pluriel. Ceci nous conduit donc à cette idée de « multiples petits nuages ». Après nos trois ans d’armée, nous avons décidé avec Peyman de travailler ensemble. Nous avons trouvé un atelier dans le sud de Téhéran dans le désert. Là bas, il y avait beaucoup de petits nuages. Le ciel n’est jamais vraiment bleu à Téhéran, nous ne laisserions sans doute jamais pour finie une toile dont le bleu serait franc, nous y ajoutons un filtre d’ocre pour le rendre plus fumé et poussiéreux, à l’image de l’endroit d’où nous venons. Il n’y a pas de couleur franche autour de nous. J’ai tendance à penser que si nous changeons de lieu de travail, nos œuvres seraient très différentes.

Vous êtes deux artistes qui travaillez vraiment ensemble, pourrait-on dire que produire des œuvres à quatre mains est physiquement et mentalement une façon d’inventer de nouvelles formes à partir de vos deux énergies ?

Nous avons tous les deux eu une même formation et une activité dans l’animation. Nous sommes aussi tous les deux attachés aux œuvres sur papier. Chacun de nous poursuit un travail de son côté, chacun avec sa propre identité, fantaisiste et étrange d’une manière différente, mais quand nous travaillons ensemble nous devenons « un », il n’y a plus du tout de différenciation possible. Avant toute autre chose, nous choisissons la couleur, et nous restons longuement devant la toile. Nous commençons habituellement par le centre, et pour les plus grands formats de l’exposition, du haut vers le bas. Petit à petit, nous emplissons, nous envahissons la toile de plus en plus en partant chacun de la concentration des figures. Ces vortex sont des lieux indéfinis d’où viennent et sortent les créatures comme un flux sans fin …
Nous avons grandi avec la miniature et la peinture persanes, les figures nous viennent à l’esprit sous forme de visions à partir de la couleur. Le monochrome est toujours notre premier choix mais avec l’exposition nous nous dirigeons vers une palette plus variée. Nous essayons en fait de faire se correspondre deux références de couleurs différentes en même temps : celles des enluminures persanes et les couleurs gothiques, comme le noir, le blanc … Le son est aussi très important et très présent quand nous réalisons une œuvre, Peyman est plutôt « Death Metal », je suis plus musique indépendante ou expérimentale !

Vivant en Iran, avez-vous ou eu le sentiment que votre situation en tant qu’artiste est différente ?

En Iran, beaucoup de choses sont « underground ». Nous avons grandi avec. Avant de sortir d’Iran nous ne réalisions pas que nous venions d’un pays si « étrange », avant de commencer à voyager, je n’avais pas conscience de notre situation. En venant ici souvent, je continue de penser que nous sommes similaires mais je comprends combien grandir dans un pays comme le nôtre change tout !
Nous représentons une minorité si petite avec une si grande culture ! Peyman et moi sommes tous les deux nés en Iran et tous les deux nous souhaitons continuer à vivre et travailler là bas. C’est le seul endroit où nous pouvons réaliser de telles œuvres. Ici, il y a tellement d’art et d’œuvres, la pression est très forte. A chaque fois que je passe devant Notre Dame, je ressens une certaine familiarité avec mes œuvres, or je n’ai pas grandi en connaissant cette cathédrale. J’ai le sentiment que nous avons des choses en commun et en même temps, le fait d’être en Iran nous rend encore plus différents, cela dit dans notre pays, nous sommes déjà très particuliers !

Une partie du titre de l’exposition fait référence à une « naissance », nous sommes donc dans une phase de création, avez-vous déjà imaginé une suite ?

« Abrakan » et l’étape de sa création représentent une vingtaine d’œuvres, dont une dizaine ont été montrées à la Galerie.
Nous voulons aller plus loin que cette première étape. Nous voulons poursuivre le travail sur les formes, les surfaces, l’occupation dans l’espace, il reste de nombreux aspects à explorer. Cette histoire dont nous faisons partie, « notre histoire » est certainement infinie, par chance nous pourrions y passer notre vie et notre carrière. Je dois retourner à Téhéran pour travailler sur le projet de Lille3000 (Renaissance) en septembre et comprendre ce qui nous arrive.
Nous savons maintenant que notre travail est digne d’intérêt. Il appartient maintenant à d’autres.
Jusqu’à nos 25 ans, nous ne pouvions pas montrer nos œuvres à nos familles, nous avions peur d’être jugés.
Aujourd’hui j’ai le sentiment que des personnes comprennent le travail. Je ressens une certaine liberté, avant je n’étais pas à l’aise avec le fait de montrer nos œuvres, maintenant j’ai le sentiment de pouvoir faire tout ce que je veux.
La première chose donc sur laquelle porte cette exposition est peut-être que maintenant nous sommes libres de travailler.

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