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Conversation avec Pilar Albarracín

27.02.2020
Conversation avec Pilar Albarracín — Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois

Vue de l’exposition No apagues mi fuego, déjame arder
Galerie GP & N Vallois, février-juin 2020

Lors de ton exposition à la Tabacalera à Madrid en 2018, tu avais réuni un ensemble d’œuvres que le public attendait. Pour cette nouvelle exposition à la galerie, tu as créé toute une série de nouvelles œuvres résolument différentes de ce que l’on connait de toi. Est-ce une nouvelle étape ?

L’exposition à la Tabacalera était une rétrospective qui reflétait mon travail de ces dernières années. C’était une approbation de ma carrière en quelque sorte.

Ces nouvelles œuvres crée pour l’exposition sont beaucoup plus connectées au début de ma carrière. Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour les faire et j’ai pris un réel risque pour cette exposition, mais elle m’a ouvert une toute nouvelle voie. J’ai le sentiment de commencer une nouvelle étape, il est vrai.

Pour moi, c’était un véritable exercice d’intériorisation. L’élément du feu, central dans l’exposition, est aussi la représentation du feu intérieur. De mon feu intérieur. Il est le symbole par excellence de la transformation. C’est la fin et c’est le commencement.
En réalité, toute l’exposition repose sur ces oppositions : blanc / noir, positif / négatif, et puisque le feu intègre cette dualité, j’ai décidé de travailler avec cet élément.

Commençons avec ce triptyque de portraits qui porte le nom de l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder » pour lequel tu as réellement pris feu dans un studio de cinéma à Madrid…

Ce portrait de moi, c’est celui d’une artiste en train de brûler mais aussi celui d’une femme. Brûlante, ardente même je dirais. On peut y voir plusieurs interprétations selon ce à quoi nous associons le feu. Puisque le feu est un élément qui vous invite à penser au bien, au mal … Ce qui est clair, c’est que c’est un élément qui vous aide à faire la transition vers un autre état. Et c’est aussi un moyen pour moi d’évoquer l’art en tant qu’élément transformateur. C’est une manière de parler du rôle de l’artiste et son implication personnelle dans ce qu’il fait. C’est important pour moi, car l’art est selon moi, inséparable de la vie.

D’autres lectures possibles sont suggérées notamment par la robe traditionnelle que je porte, la mantille, puisque je continue bien entendu à travailler avec quelques clichés de ma propre culture. Elle est associée au deuil et à la rigueur par opposition à la robe blanche, qui est celle de l’Assomption. Dans mon travail, l’utilisation de certains sujets en lien avec la culture mon pays continue d’être importante.

Le feu c‘est aussi le feu amoureux, celui de la création…

Il s’agit d’un feu en puissance : d’une part il y a des œuvres ou apparait le feu, ce qui est brulé, d’autre part je joue avec la notion du feu qui illumine. Car le feu représente le bien comme le mal. Une seule image représente les deux options.
« N’éteins pas mon feu » fait référence à tous types de feux car pour moi l’art ne peut être qu’engagé, passionné et fougueux : L’art est un élément de renouvellement. L’art est également le Saint Esprit, c’est la langue de feu qui fait lumière sur le savoir et la passion. Ce sont beaucoup de différentes lectures que je souhaite présenter pour cette nouvelle exposition. L’idée du feu en tant qu’interprétations personnelles et universelles à la fois.
Il y a une phrase très célèbre d’Antonin Artaud qui dit « La vie est de brûler des questions ». Pour moi, c’est une belle métaphore du rôle de l’artiste et du symbolisme qu’emploie l’église catholique. Laisse-moi brûler c’est avoir de la curiosité car sans elle, la vie n’a plus beaucoup de sens. Enfin, plus il y a de questions brûlantes, plus tu te poses de questions.

La grande installation avec les bougies montre aussi le pouvoir du désir et de la foi, celui de la croyance. Au final, une bougie c’est avant tout pour nous tous la possibilité d’un vœu exaucé.

Les œuvres s’inspirent aussi de toute une tradition religieuse, tu penses tout de suite aux sorcières, aux bûchers… Ne serais-tu pas une sorcière ?

Oui sans doute, une partie de moi l’est ! (rires)
C’est ça, le pouvoir de la transformation !

Pour les broderies par exemple, ces œuvres s’inspirent de sceaux et de symboles utilisés en magie. Dans l’usage moderne, et plus particulièrement dans le contexte de la magie du Chaos, ces dessins se réfèrent à une représentation symbolique d’un souhait du magicien.

Pour ces pièces, j’ai réuni deux éléments symboliques : la croix et le sceau. La croix est aussi comprise comme un sceau, mais ce qui m’intéresse dans la croix, c’est son point d’intersection. Les sceaux sont donc au centre, où les divinités sont normalement représentées, et recèlent quelque chose de plus personnel. Je rassemble au sein d’une même composition le divin et le banal. Ce qui m’a intéressé dans cette association de symboles, c’est de pouvoir réfléchir à la façon dont l’être humain utilise le dessin dans le cadre de la magie et comment les religions se sont approprié cet aspect du dessin.

Et tous ces ongles, tous ces symboles détournés dont tu parles, restent quand même très encrés dans la tradition espagnole, n’est-ce pas ?

Ça c’est une partie de moi que je ne peux pas soustraire à mes œuvres bien sûr !
Au-delà de mon origine espagnole, je représente beaucoup de gens, de femmes, espagnoles mais pas seulement.

Il est certain que beaucoup de choses sont vues via le prisme de la tradition et de la religion catholique ici, en Andalousie. Si l’on regarde ma série de photographies de cierges tenus par des mains de femmes aux ongles peints, elles font évidemment référence à la culture andalouse.

Traditionnellement, lors de la procession, deux allées de cierges, portés par les pénitents, sont organisées de manière toujours ascendantes vers la vierge et de la vierge vers le ciel. L’un des cris que les contremaîtres donnent quand ils montent les marches est : « Au ciel avec elle ».

Les pénitents sont vus comme les âmes en souffrance : la sainte compagnie de la Galice et d’autres cultures. Dans mes œuvres, les cierges sont tenus par des mains féminines, aux ongles longs vernis, portés aujourd’hui par les jeunes filles, et chaque ongle porte un masque d’une culture primitive. C’est une manière de travailler sur le catholique faces aux religions d’autres cultures.

Dans cette grande sculpture centrale, tu utilises les mêmes bougies, dans une composition où cette fois, elles sont éteintes…

Oui, elles sont suspendues et éteintes. Mais elles peuvent être allumées à tout moment. C’est un grand décor plein de symbolisme, en attente. C’est une œuvre méditative qui reprend tous les éléments de ces processions mais dans laquelle l’image principale (la Vierge) reste absente.


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