Conversation with Pilar Albarracín

Avez vous grandi dans un milieu artistique ?

J’ai grandi dans un milieu rural et mes parents étaient enseignants, mais durant leur temps libre ils peignaient ou s’occupaient du jardin. Ils ont su nous transmettre, à mes frères et à moi, leur intérêt et leur amour pour l’art et pour la nature.

Votre travail repose en partie sur certains clichés de l’identité andalouse que vous détournez. Dans quel but ?

Sous cette “versatilité formelle”, il y a la ferme volonté d’analyser les constructions symboliques qui définissent l’identité – que ce soit de genre, de classe, ethnique et nationale. Sous-jacent aussi, le désir de jouer avec l’ambivalence entre se soumettre à la tradition et se libérer de la normalisation. L’usage de stéréotypes comme signes caractéristiques identitaires fait que dans mon travail prolifèrent les flamencas à volants, les taureaux, l’artisanat, la nourriture typique et, en général, de nombreux aspects de “l’Andalou” qui, depuis la dictature franquiste, ont été identifiés comme synonymes anthropologiques de “l’Espagnol”.

Il y a beaucoup d’ironie dans votre création. Est ce bien reçu par les Espagnols ?

Oui l’ironie qui frôle le sarcasme m’intéresse. Je l’utilise souvent pour provoquer chez le spectateur une réaction libératrice. Dans mes performances, mes vidéos, avec mes objets dynamiques fous, dans mes photos, dans les nombreuses figures féminines de la mythologie, dans le folklore ou la vie quotidienne… Par le rire j’essaie de détruire le faux moralisme des clichés, de désacraliser les sujets et de combattre l’essentialisme qui voit les identités comme quelque chose de statique.

À Chaillot, vous présentez El Capricho. Vous touchez là plutôt aux mythes religieux …

Effectivement. Le questionnement des traditions artistiques, religieuses ou identitaires est une stratégie rhétorique fondamentale de mon travail. La proposition d’exposition que je suis en train de préparer pour le Théâtre National de Chaillot est liée à un autre projet qui a lieu parallèlement à la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois à Paris, l’exposition La Calle del Infierno (“Rue de l’enfer” – ndlr). Dans ces deux propositions, l’aspect ludique s’entrelace au folklore et au symbolisme identitaire andalou. Des rituels ancestraux sont connectés à des thèmes ayant à voir avec l’agression, la soumission. L’interprétation des « caprichos » (série de quatre-vingts gravures satiriques de Goya moquant la société espagnole de son temps – ndlr) par la minorité éclairée contemporaine de Goya les présente comme une oeuvre moralisatrice qui fustige les vices “affligeant la société”, mais aussi comme une oeuvre instructive. En continuant dans cet esprit, ce projet a pour but d’explorer les conjonctions et les disjonctions entre deux formes de compréhension des croyances religieuses, fruit et héritage de la bipolarité entre volonté éclairée de l’illustration et forte tradition obscurantiste du catholicisme contre-réformiste.
À Chaillot, est présentée l’installation El Capricho, une analyse viscérale de ma propre culture et de l’anthropologie liée au folklore andalou. Guapa! œuvre brodée de six mètres, nous invite à réfléchir sur l’idée de la beauté, des stéréotypes et de la construction de l’identité. Dans l’installation-performance Autopista hacia el cielo (Highway to Heaven), le public interagit avec les oeuvres. Je crois en un art qui questionne les conventions établies et qui est une source d’échange moral et politique.

Le flamenco est une seconde nature pour vous ?

Oui, mais cela ne m’empêche pas d’être ouverte à d’autres choses. La danse et les chants flamencos sont un exemple de savoir populaire qui garde une authentique connexion à la vie “à travers des oeuvres qui se font seules en traversant les siècles et les poètes”, comme disait Juan de Mairena. Mon intérêt pour le folklore et tout spécialement pour le flamenco a été et est une manière d’exprimer des sentiments qui sont au delà d’un peuple. Il y a cette phrase écrite sur un mur et qui dit : “Prohibibo el cante” (“interdit de chanter” – ndlr). Elle a donné son titre à l’une de mes oeuvres. Celle-ci dit comment la censure franquiste essayait de contrôler l’exaltation et le débordement critique des classes exploitées. Le plaisir et la souffrance arrachent au corps le mouvement et l’agitation des passions. La voix fluctue entre joie païenne et magma profond des “sons noirs” de l’âme. Le flamenco, c’est ma seconde peau, mais je peux avoir autant de peaux que je veux.

Propos recueillis par Philippe Noisette
Traduit de l’espagnol au français par Patricia Lopez

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