Conversation with Julien Berthier

D’où vient votre intérêt initial pour l’espace public dont vous tirez la substance et la matière de nombre de vos œuvres ?

Cela vient évidemment de l’observation du monde dans lequel on vit, mais aussi d’une pratique d’intervention qui permet d’opposer des logiques individuelles à des logiques collectives. Je me pose beaucoup ces questions de responsabilité de l’artiste à la fois en tant qu’individu, citoyen, et en même temps responsable des formes qui occupent l’espace public. Je me suis toujours demandé pourquoi on pouvait avoir énormément de problèmes lorsqu’on posait une forme dans l’espace public en tant qu’artiste, alors qu’un directeur de supermarché se sent moins responsable des formes qu’il pose et qui fabriquent pourtant l’espace dans lequel on vit. Cela m’a conduit à regarder l’espace public avec cette idée que c’est un terrain qui, finalement, n’est pas si public que cela et où les remises en question sont extrêmement complexes. C’est en fait un espace très normé, au nom du bien commun, ce qui en fait un terrain d’observation et d’intervention très intéressant. Et j’ai toujours aimé cette idée de faire des interventions qui, pour moi, sont de l’art, mais qui ne sont pas nécessairement prises ou annoncées comme telles.

Dans votre série "Les Corrections" (2014), vous regroupez sur un même poteau les messages urbains inscrits sur différents panneaux. S’agit-il de simplifier les choses, de corriger, ou est-ce un acte un peu burlesque symbolisant une sorte d’idéal de l’artiste qui peut changer les choses et le monde ?

C’est un peu tout ça à la fois. Ce qui m’intéresse de plus en plus, c’est de faire des gestes ambigus. Toute ma pensée, qu’elle soit de l’espace public ou de la politique, je n’ai pas du tout envie d’en faire un discours dogmatique, je ne suis pas un donneur de leçons. Des amis, Clément de Gaujelac et Fabrice Guyot, ont inventé la notion de “forfait du bien”, soit un acte où la frontière entre le bien et le mal est floue. Les Corrections, c’est exactement cela, c’est regarder le monde tel qu’il est, trouver des absurdités et des incohérences réelles à des fonctionnements ou des installations, et les corriger. Il y a donc une intention quelque peu démiurgique de la part de l’artiste qui peut changer le monde, mais il s’agit surtout d’un geste illégal où cependant rien ne change car tous les signes restent en place. C’est donc un processus que j’appelle “simplification du paysage”, mais où au fond très peu de chose change, et qui implique à la fois de l’illégalité et de la générosité dans un même geste.

Votre travail semble souvent flirter avec la remise en cause de l’usage et de la norme. Est-ce votre intention ?

“Remise en cause” non, c’est plutôt “jouer avec”, observer, noter. C’est d’ailleurs ce que l’on retrouve dans le projet des Portraits (2014) présenté ici. Je n’ai dessiné aucune forme. Leur origine vient des encombrants mis dans la rue, des meubles jetés par les gens, souvent illégalement d’ailleurs. Je me suis toujours dit que l’on y retrouvait tout le vocabulaire de la sculpture constructiviste, abstraite, minimale américaine, etc. Et surtout, que cela fonctionnait comme une vraie sculpture, comme un volume dans l’espace public.

J’ai fini par ne sélectionner que celles trouvées dans des rues portant des noms de personnalités – on retrouve donc Hannah Arendt, Saint Sébastien, Jean Jaurès, Raymond Radiguet …–, puis j’ai souhaité des sculptures abstraites qui soient aussi des portraits. Cette personnification de l’abstraction m’intéresse beaucoup, et je les ai donc réduites à l’échelle d’un buste et posées sur des socles dont les formes sont celles de bornes anti-stationnement, à la typologie formelle très riche. Or, lorsque vous regardez au-delà de la fonction évidente et coercitive, vous pouvez voir deux choses : la forme, qui est parfois très complexe et qui est là remise dans une position de sculpture puisqu’elle est réalisée avec de vrais matériaux de socle comme le marbre ; mais aussi l’usage. C’est donc la collusion de tous ces aspects-là qui forme des portraits affectifs.

Frédéric Bonnet pour Le Journal des Arts, 16 janvier 2015

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